En 2025, le volume annuel de transactions en stablecoins est estimé à 35 000 milliards de dollars, soit près du double de celui réalisé via le réseau Visa. Cette croissance ne se limite plus aux échanges entre plateformes crypto.
Selon l’enquête EY-Parthenon menée auprès de 521 décideurs en 2026, 18 % des entreprises interrogées déclaraient utiliser des stablecoins en production, environ deux fois plus que lors de l’enquête précédente. Pour les entreprises qui règlent des fournisseurs ou des prestataires à l’étranger, la question n’est plus de savoir si les stablecoins fonctionnent techniquement, mais dans quelles conditions opérationnelles ils remplacent réellement les circuits bancaires classiques.
Risque de conversion locale : qui paie quand le bénéficiaire ne peut pas utiliser le stablecoin ?
Un virement en USDC arrive sur le portefeuille du fournisseur en quelques minutes. Le règlement on-chain est confirmé, la transaction est visible sur la blockchain. L’entreprise émettrice considère le paiement effectué.
Le problème commence après. Si le bénéficiaire opère dans un pays où aucune rampe de sortie fiable ne convertit le stablecoin en monnaie locale, il détient un actif qu’il ne peut pas utiliser pour payer ses salariés, ses fournisseurs locaux ou ses impôts. Le règlement rapide ne résout pas le problème du dernier kilomètre.
Dans les circuits bancaires traditionnels, la banque correspondante assume la responsabilité de la conversion et du crédit en devise locale. Les frais sont élevés (le coût moyen dépasse 3 % sur un quart des corridors de paiement selon le Financial Stability Board), mais la chaîne de responsabilité est claire. En cas de retard ou d’erreur, le donneur d’ordre peut remonter la chaîne via son établissement bancaire.
Avec un paiement stablecoin, cette chaîne de responsabilité se fragmente. L’émetteur du stablecoin garantit la parité avec le dollar, pas la convertibilité locale. Le prestataire de paiement on-chain assure le transfert, pas la liquidité en sortie. Le fournisseur de rampe de sortie, quand il existe, applique ses propres frais et délais. Les pertes de change et les retards de conversion restent à la charge du bénéficiaire, sauf accord contractuel explicite entre les parties.

Stablecoins et correspondance bancaire : deux logiques de trésorerie qui coexistent
Le réseau SWIFT et les banques correspondantes n’ont pas été conçus pour transférer de la valeur. Ils transmettent des instructions. La valeur transite d’intermédiaire en intermédiaire, soumise aux horaires de coupure, aux conversions opaques et à l’immobilisation de liquidité à chaque maillon. Les relations de correspondance bancaire ont diminué de plus de 50 % en une décennie, créant des zones d’ombre dans les corridors les plus critiques pour le commerce mondial.
Les stablecoins proposent une logique différente : la valeur se déplace directement sur la blockchain, sans immobilisation intermédiaire. Pour une entreprise qui règle régulièrement des prestataires en Asie du Sud-Est ou en Afrique de l’Ouest, cela peut réduire le besoin de préfinancement et libérer du fonds de roulement.
Les deux systèmes ne s’excluent pas. Une entreprise peut utiliser des stablecoins pour les corridors où la correspondance bancaire est déficiente ou trop coûteuse, tout en conservant les circuits classiques pour les marchés bien desservis. L’enjeu de trésorerie porte alors sur trois points concrets :
- La gestion des soldes en stablecoins dans les outils de trésorerie existants, qui nécessite une intégration technique avec les ERP et les plateformes de gestion de liquidité
- Le suivi en temps réel des positions, rendu possible par la traçabilité on-chain mais absent des tableaux de bord bancaires classiques
- La réconciliation comptable des paiements hybrides, quand une même facture passe par deux rails de règlement différents
L’enquête EY-Parthenon souligne que l’intégration aux systèmes existants devient l’enjeu central de déploiement, déplaçant la question de la seule rapidité du règlement vers celle de l’interopérabilité avec les opérations financières quotidiennes.
Cadre réglementaire des stablecoins : MiCA en Europe, GENIUS Act aux États-Unis
Le règlement européen MiCA, entré en vigueur fin 2024, impose aux émetteurs de stablecoins des exigences de réserves, de transparence et d’agrément. Pour les entreprises européennes, cela signifie que les stablecoins utilisés pour des paiements doivent être émis par des entités conformes au cadre MiCA, ce qui limite de facto le choix des jetons disponibles.
Aux États-Unis, le cadre réglementaire entre dans une phase de mise en œuvre avec le GENIUS Act. Pour les entreprises qui règlent des paiements en dollars, la vérification du statut réglementaire de l’émetteur et des intermédiaires devient une étape obligatoire.
Cette convergence réglementaire a une conséquence directe : elle réduit le nombre de stablecoins utilisables dans un cadre professionnel. Les entreprises ne choisissent plus un stablecoin sur la base de sa liquidité de marché ou de ses frais de réseau, mais en fonction de la conformité de son émetteur dans les juridictions concernées.
Ce que la conformité ne couvre pas encore
MiCA et le GENIUS Act encadrent l’émission et la conservation des réserves. Ils ne régissent pas les conditions de conversion locale dans les pays de destination. Une entreprise française qui paie un fournisseur nigérian en USDC conforme MiCA n’a aucune garantie réglementaire sur la capacité du fournisseur à convertir cet USDC en nairas dans des conditions prévisibles.
Les 74 % de paiements transfrontaliers qui manquent encore de transparence sur les coûts et les délais (chiffre du Financial Stability Board) ne concernent pas uniquement le réseau SWIFT. Le manque de visibilité sur les frais de sortie et les délais de conversion locale s’applique aussi aux paiements stablecoin dès qu’ils quittent les corridors les mieux desservis.
Limites connues et questions ouvertes sur les paiements stablecoin en entreprise
Les résultats disponibles sur l’adoption des stablecoins en entreprise proviennent principalement d’organisations déjà engagées dans le sujet. L’enquête EY-Parthenon interrogeait des décideurs issus d’entreprises et d’institutions financières, pas un échantillon représentatif de l’ensemble du tissu économique. Le taux d’adoption réel dans les PME ou les entreprises hors secteur technologique reste peu documenté.
Plusieurs points restent sans réponse claire dans les données publiques :
- Le coût total réel d’un paiement stablecoin de bout en bout (frais de réseau, frais de rampe d’entrée, frais de rampe de sortie, spread de conversion locale) comparé au coût d’un virement SWIFT sur le même corridor
- La disponibilité effective de rampes de sortie réglementées dans les pays où la correspondance bancaire est la plus déficiente
- Le traitement comptable et fiscal harmonisé des paiements en stablecoins dans les juridictions européennes, au-delà du cadre MiCA qui porte sur l’émission
Les stablecoins réduisent les frictions sur la partie du paiement qu’ils couvrent : le transfert de valeur entre deux portefeuilles. La friction se déplace vers les extrémités de la chaîne, là où la valeur numérique doit redevenir de la monnaie utilisable localement. Pour les entreprises, arbitrer entre les deux systèmes suppose de cartographier ces points de friction corridor par corridor, pas de remplacer un rail par un autre de manière uniforme.

