
Un vent de révolte a balayé l'université Paris-Dauphine le 24 novembre, là même où ont été inventés ces outils financiers ultrasophistiqués aujourd'hui tant décriés. Dirigeants d'entreprise et économistes étaient réunis par Europlace, l'association de promotion de la place fi nancière de Paris, pour parler de la contribution de la finance... au développement durable.
Et si la crise était une chance historique pour l'investissement socialement responsable (ISR) ?
«C'est un moment-clé pour redessiner le paysage en encadrant mieux ses acteurs, les agences de notation, les produits fi nanciers et les rémunérations des dirigeants», a dit la ministre de l'Economie. L'heure est au mea culpa. Et chacun cherche comment réconcilier des citoyens qui n'ont pas encore tout vu des effets dévastateurs de la crise avec la finance.
Promis, le développement durable et les critères ESG (ESG : environnement, social et sociétal, gouvernance) seront désormais bien présents dans les entreprises. Et pas que dans leur communication. «Il faut remettre l'homme au coeur de l'entreprise, avoir une vision humaniste de l'investissement», a prêché Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes. Mais quelle entreprise y est prête ? Laquelle dispose d'indicateurs extrafinanciers fiables ?
C'est ce qu'ont cherché à mesurer auprès des sociétés du CAC 40 Centre Info et EthiFinance pour Challenges.
Quelque 88 sujets environnementaux, sociaux, sociétaux et de gouvernance ont été retenus.
Six entreprises seulement approchent l'excellence, alors que huit méritent le bonnet d'âne.
Comme LVMH. «Leurs engagements pour lutter contre la corruption n'apparaissent pas clairement, explique Philippe Spicher de Centre Info. Cela ne signifie pas qu'ils sont inexistants. De même, aucun objectif quantitatif clair n'est donné concernant l'impact environnemental de l'entreprise.» Il n'y a pas que dans le groupe de luxe que le flou règne. Les rapports de développement durable relèvent parfois de l'enfilage de perles. «La préservation de la biodiversité est une réelle préoccupation, puisque les matières premières naturelles sont présentes dans la plupart de nos produits», explique ainsi Saint-Gobain. Soit.
Quant au groupe Lagardère, déjà peu précis sur ses objectifs, il reconnaît lui- même les insuffisances de sa démarche : «Les méthodologies relatives à certains indicateurs sociaux et environnementaux peuvent présenter des limites du fait de diffi cultés d'interprétation par certains contri- buteurs.»
Capgemini, lui, ne publie son rapport de responsabilité sociétale et environnementale (RSE) qu'en anglais. Vinci, qui vient de créer une chaire internationale d'écoconception des ensembles bâtis et des infrastructures, ne dit pas précisément comment il compte réduire son impact environnemental.
Tout comme Bouygues. «Cela ne veut pas dire que rien n'est fait ici et là, mais il s'agit souvent d'une politique décentralisée et d'actions ponctuelles», indique Emmanuel de La Ville, d'EthiFinance.
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Non seulement il affiche précisément ses actions en matière de responsabilité sociale et environnementale, mais il mesure régulièrement les progrès accomplis. Tout aussi spectaculaire, le parcours de Michelin. En 2002, le groupe a mis en place une démarche «performance et responsabilité». «Nous avons identifié neuf thèmes après diagnostic interne et nommé pour chacun d'eux un chef de projet doté d'indicateurs chiffrés», signale Jacques Toraille, le directeur du développement durable. Un indicateur de performance baptisé MEF, pour Michelin Environnemental Footprint, permet, par exemple, de mesurer la consommation d'eau et d'énergie, les émissions de CO2 ou la gestion des déchets. «Et grâce aux investissements pour développer le pneu Vert, qui économise de l'essence, nos équipes marketing peuvent vendre davantage aujourd'hui, explique-t-il. C'est gagnant- gagnant.»
Franck Riboud est convaincu lui aussi que la responsabilité sociale et environnementale constitue un avantage compétitif. «Mais il faut aller beaucoup plus loin», plaide- t-il. Notamment en matière de gouvernance, le troisième pilier des critères ESG. «Pour que cela marche, il faut intégrer des objectifs non financiers dans le bonus des managers», clame Riboud. De fait, la prime d'un millier de cadres dirigeants de Danone intègre des critères sociaux et environnementaux. «Les entreprises qui ont le plus de problèmes aujourd'hui sont celles qui n'ont pas pris en compte le critère de gouvernance, n'ont pas de projets de succession pour les dirigeants...», a constaté Henri de Castries lors du colloque Europlace. La prise de conscience est bien là. Des changements s'opèrent. GDF Suez a mis en place un réseau de 130 déontologues chargés de surveiller les pratiques du nouveau groupe.
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Article de Kira Mitrofanoff pour Challenges (numéro 146)
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